16h, l’heure du goûter anglais, et les lémuriens arrivent ponctuellement pour recevoir des morceaux de banane. Nous sommes à quelques dizaines de mètres de l’hôtel, à la lisière de la forêt, et le rituel dont on vient de témoigner n’est répété qu’irrégulièrement pour que les animaux ne s’y habituent pas. Cela exemplifie la philosophie de Natura Lodge : travailler avec la nature sans l’apprivoiser.

Et quelle nature ! Nous nous trouvons au nord-ouest de Madagascar, sur une plage déserte de 14km de long qui n’est accessible que par la mer. Derrière la plage, tapissées en vert, les collines s’élèvent doucement. En face se trouve Nosy Iranja, deux îlots reliés par un banc de sable dont les plages sont parmi les plus belles de l’Océan Indien. Elles sont également appréciées par les tortues vertes et imbriquées, qui viennent pondre ici – ainsi que sur la plage de Natura Lodge –pendant leur saison des amours. De juillet à novembre, c’est au tour des baleines à bosses d’embellir ces flots, après leur retour des océans du sud.

Les dix bungalows du lodge ont été conçus pour offrir le maximum de confort en consommant le minimum de ressources naturelles. Construit de la façon traditionnelle malgache, sur des pilotis, chacun est équipé d’une salle de bain avec des toilettes sèches et une douche au broc. Après une balade en bateau ou une randonnée guidée vers l’intérieure, un moment de détente est offert à la salle de massage. Le soir, une partie de pétanque s’impose au terrain y consacré, avant qu’on se rend au bar se désaltérer à un caipirinha. Au restaurant, le chef offre des produits frais et typiques, y compris du poisson attrapé le jour-même par le propriétaire, Loïc Le Frère, et ses clients. Car Loïc est un passionné de la pèche, et nombreux sont ceux qui font le pèlerinage à Natura Lodge pour profiter de ses connaissances.

La nuit tombée, la frontière de cette oasis de civilisation se distingue facilement, car elle coïncide avec la limite de la lumière électrique. Au-delà de cette frontière se trouve un royaume beaucoup plus ancien, car sauvage. Une fois Madagascar s’est séparé de l’Inde, il y a près de 90 millions d’ans, sa flore et son faune ont évolué dans une isolation presque totale. Le résultat était une explosion de diversité qui, même si elle est aujourd’hui menacée, reste souverain.

Ici, on a l’impression, c’est la présence humaine qui est fragile et éphémère. Les premiers êtres humains ne sont arrivés à Madagascar qu’il y a entre 1,000 et 2,000 ans. Selon les archéologues, les Vazimba – comme l’on appelle ces aventuriers téméraires – sont venus, pas de l’Afrique voisine comme on pourrait s’y attendre, mais de la Polynésie. Ils ont traversé 6,000km d’océan et ont apporté leurs langues et leurs goûts alimentaires, dont les traces restent gravées dans la culture indigène. Beaucoup de légendes parlent de ce peuple mystérieux, dont on sait finalement assez peu. Il risque d’envahir les rêves de ceux qui dorment à Natura Lodge. Car ici, la nuit, il n’y a pas de lumière plus brillante que celle des étoiles, pas de bruits plus forts que ceux de la forêt. On se sent vraiment seul au monde.

Laura Spinney – Journaliste

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